Chronique marine #15

Le voilà qui fait son approche, ce magnifique navire blanc. Mon coeur bat la chamade, mes amours précédents sont déjà oubliés.

Amarrer un navire au quai n'est jamais une petite affaire. Ces mastodontes ont une telle inertie sur l'eau que les arrêter prends un à deux milles nautiques lorsqu'ils sont à pleine vitesse. Ce n'est pas que cette vitesse soit grande, on parle comme maximum entre 20 et 40 km/h, mais la masse de ces navires et le peu de friction lors de leur glissement sur l'eau rend la manoeuvre compliquée. Ce qui se rapproche le plus de cette situation, est un camion chargé roulant à cent km sur une patinoire, essayant d'approcher son l'entrée de déchargement chez Sears... Il faut donc ralentir longtemps à l'avance, approcher lentement, en gardant suffisamment de vitesse pour contrôler l'approche. Le navire se présente au quai avec un angle qui varie selon les courants et les vents, les talents d'un pilote sont évalués selon leur capacité à jugé de ceux-ci. Et alors, à la dernière minute, l'engin est "renversé", mis en marche arrière, pour arrêter le navire. Lorsque cela se fait, il faut toujours se souvenir que non seulement le navire s'arrêtera, mais qu'il se produira une rotation sur lui-même et qu'il devient à se moment impossible de gouverner. Il ne faut pas faire d'erreurs lors d'un accostage, sinon une série de tôles froissées seront là pour nous dénoncer...

J'ai récupéré mes bagages à la capitainerie, et je suis maintenant au quai où le Pecan termine de s'amarrer. Sur le navire, certain des matelots me jettent des regards intrigués, voyant bien que je m'apprête à monter à bord avec armes et bagages. Après une longue demi-heure, l'échelle de coupée est enfin installée et je monte sur le pont principal. Un homme d'une quarantaine d'année m'accoste aussitôt un pied sur le navire et me demande dans un anglais au fort accent germanique, "what can I do for you". Un sourire dans les yeux, je lui réponds que je suis le nouveau troisième maître... J'aurai voulu avoir une caméra pour vous montrer sa binette. Il ne se présente pas, j'apprendrais plus tard qu'il est premier maître, et me signifie de laisser mes bagages et de suivre l'un des matelots philippins pour voir le capitaine. J'ai maintenant l'impression de me rendre à l'échafaud.

Je me tape les escaliers jusqu'au niveau de la timonerie sans problème. L'air conditionnée et ma bonne condition physique me rendent la chose facile. Le capitaine est déjà redescendu dans son bureau, alors nous retournons sur nos pas. Le matelot c'est esquivé dès la porte du bureau. Et voilà, c'est maintenant le moment de vérité...

Le capitaine est un homme dans la cinquantaine, un peu grassouillet. De grandeur moyenne, avec de bonnes épaules, des mains immenses et un regard bleu intense. Et des colères à faire trembler la coque. L'explosion qui suit ma présentation a été surprenante. J'en ai encore des frissons dans le dos. Cette colère a été au début contre la compagnie qui lui a envoyé une "fille", puis contre moi qui n'avait pas mentionner ce fait. J'ai cru qu'il ne se calmerait jamais, que je devrais prendre le prochain avion pour Montréal. Mais comme toute les explosions, elle n'a pas duré longtemps. Le volcan s'est apaisé, jusqu'à la prochaine irruption... Je lui est présenté mes lettres de recommandation, mes brevets d'officier, mon livret de congédiement (il s'appelle ainsi, mais c'est plutôt un livre d'embauche). Puisque le troisième officier devait absolument partir, le capitaine a accepté de me prendre jusqu'à ce qu'un autre officier soit envoyé par la compagnie. J'ai signé les articles, et je suis redescendue chercher mes sacs. Sur le pont, il ne restait plus personne, sauf le matelot responsable de la sécurité à l'échelle de coupée. Il m'a gratifié d'un grand sourire et à ainsi permis à mon estomacs de retrouver sa place.

Je n'ai pas eu de difficulté à trouver la cabine assignée au troisième. Les navires de haute mer sont toujours, où presque, construit de la même façon. La timonerie tout en haut, puis l'étage du capitaine et du chef ingénieur, ensuite, l'étage des officiers, tant de pont que d'engin. L'étage suivant est celle de la cuisine, des "mess", du personnel de la cuisine. L'étage au niveau du pont principal est celle du reste de l'équipage. Il est a noté que nul n'est logé sous la ligne de flottaison. Si on ajoute à cela que l'équipage de pont est à droite, se retrouver sur n'importe quel navire est un jeu d'enfant.

Le troisième maître que je remplace est à terminer ses bagages. Mon dieu qu'il est beau bonhomme!!! Une chance qu'il part, je n'aurais jamais pu résister à tant de charme. Même son accent British m'attire. Il prend quelques minutes pour m'expliquer la tâche, puis il part, un avion à attraper.

Et voilà, je suis ici, il me faudra maintenant prouver que je suis à la hauteur...